Le journaliste 3.0 existera peut-être, mais la presse 2.0, c’est moins sûr
février 2, 2009 4:56 Médias/WeblogsVendredi dernier était organisé un colloque sur le « journalisme 3.0 ». Un intitulé franchement marketing (journaliste 1.0 + Web 2.0 = journaliste 3.0 ?) qui reprenait une expression employée par Jean-Pierre Elkabbach il y a bientôt deux ans, alors que l’alors patron d’Europe 1 s’interrogeait sur le rôle du journaliste à l’heure du Web omniprésent.
Malgré cela, la conférence était d’un bon niveau, et même si elle était destinée aux étudiants en journalisme et aux journalistes en exercice, son contenu dépasse à mon avis ce cercle pour intéresser tous ceux qui se soucient de la presse, de son modèle économique, de sa survie dans un univers numérique, et du rôle d’un journaliste aujourd’hui.
L’IPJ, organisateur de la conférence (Institut pratique du journalisme , une des quelques écoles reconnues par l’Etat et la profession, et par laquelle je suis passé), avait réuni des interlocuteurs de qualité. A la première table ronde (intitulée « Quelles nouvelles réalités pour les entreprises de presse ») : Pierre-Jean Bozo, président de 20 Minutes , Francis Morel, directeur général du groupe Le Figaro , François Dufour, cofondateur et rédacteur en chef de Mon Quotidien et Jean-Pierre Vignolle, directeur général de l’AFP . A la seconde table ronde (intitulée « Quelles nouvelles pratiques pour les journalistes ? ») : Denis Carreaux, rédacteur en chef adjoint du Parisien.fr , Philippe Mathon, rédacteur en chef du Point.fr , Laurent Mauriac, directeur général de Rue89.com , et David Straus, rédacteur en chef adjoint de LCI.fr .
Le Web : une vitrine déficitaire mais nécessaire
La conclusion était donnée par Denis Jeambar, ancien patron du Point et de l’Express, aujourd’hui président du conseil d’administration de l’IPJ. Denis Jeambar s’est voulu optimiste (en même temps qu’auteur de néologisme) : « La presse a survécu à la radio, à la télévision, je ne vois pas pourquoi elle ne survivrait pas à la numisphère. » De fait, le contenu des deux tables rondes de la matinée donnait sinon un sentiment de sinistrose, au moins une certaine sensation de pessimisme. A l’exception notable de Laurent Mauriac, seul représentant des medias ‘pure-player’ du Web – mais qui a réussi à lever plus d’un million d’euros de fonds – tous les autres voient le Web comme un mal nécessaire, une vitrine indispensable mais par nature déficitaire.
Pour les conférenciers, les revenus liés à la publicité sont loin de couvrir les frais d’une vraie rédaction (c’est-à -dire plusieurs journalistes et secrétaires de rédaction, plus les JRI –journalistes reporters d’images -, photographes, etc.). D’abord parce qu’un lecteur sur le Web est moins valorisé qu’un lecteur papier. L’animateur de la première table ronde, Laurent Bérard-Quélin, directeur général délégué de la Société générale de presse , estimait ainsi le rapport de 1 à 20 – ou de 1 à 10, une fois ôtés les coûts liés au papier et à la distribution. En d’autres termes, il faudrait décupler le nombre de lecteurs d’un site pour obtenir un niveau de rétribution égal à celui du papier.
En outre, la conjoncture économique est mauvaise et aucune perspective d’amélioration n’est en vue. Fin 2008, Francis Morel a constaté « un véritable coup d’arrêt à la pub sur Internet, alors qu’on observait encore une grosse croissance début 2008 ». La pub sur Internet ne devrait pas redécoller de si tôt, pour lui : « 2009 sera comme ça, et 2010 probablement un peu aussi. » Autant dire que « la rentabilité, [pour le site] pris isolément, n’existe pas ». Ce qu’a confirmé le patron de 20 Minutes (qui est pourtant un gratuit financé par la pub !) : « Aujourd’hui, ce sont les bénéfices du papier qui compensent les pertes du Web. »
"Pris isolément, les sites sont tous déficitaires"
Et visiblement, pour une fois, il n’y a pas de spécificité française. « Quand on en parle dans tous les pays, pris isolément, les sites sont tous déficitaires, a ajouté Francis Morel. Même le New York Times perd de l’argent. Le seul modèle payant au monde [et gagnant de l’argent] est le Wall Street Journal, mais ils fournissent une info très spécifique. Je pense que le site d’information, pris isolément, ne sera pas rentable. Je suis assez pessimiste. » Et pourtant, dit-il, avoir un site est une obligation. « Parce que cela crée un lien avec le lecteur, ça permet de fournir des services, et de faire de l’e-commerce. 17% du chiffre d’affaires du Figaro est fait sur le Web. Et les petites annonces, qui faisaient la fortune des quotidiens, et qu’on a perdues sur le papier, se sont toutes reportées sur le Web. »
La nouvelle génération sera-t-elle plus consommatrice de sites d’infos ? Pas sûr. Voire pas du tout, à en croire François Dufour, de Mon Quotidien. « Ma population de lecteurs va sur Facebook, tchatte, s’intéresse uniquement à ses passions. Quand des jeunes de 7 à 17 ans vont chercher quelque chose de précis sur Internet, ils vont voir Google ou Wikipedia, jamais moi ! » Lors de la deuxième table ronde, Philippe Mathon, du Point.fr, concluait ce thème par ce bel euphémisme : « Se lancer aujourd’hui en ‘pure-player’ paraît un peu compliqué. »
Dans ces conditions, la seule chance de réussir, c’est d’attirer un maximum d’audience sur son site. Mais attention, a cru bon de préciser Laurent Mauriac : « Il ne faut pas subir cette dictature, comme celle de l’audimat. »
"Google fait la pluie et le beau temps, c’est dramatique"
Tout le monde veut croire que la magie prendra grâce à un contenu « de qualité », « décalé » et/ou réalisé en coproduction avec le public-internaute. Le sujet du référencement par Google, vécu à la fois comme une calamité et comme une bénédiction, a été vite évacué. « Nous sommes allés voir Google, pour être sûrs d’être référencés, raconte Philippe Mathon. On nous assurés que ‘oui, oui, pas de problème’. Mais leur algorithme ne s’en sort pas, ils nous l’ont dit à mots couverts, or ils font la pluie et le beau temps, c’est dramatique. » Denis Carreaux, du Parisien.fr, reconnaissait aussi : « C’est vrai que nous sommes complètement dépendants du référencement Google, cela produit un nivellement par le bas. Et engendre un paradoxe : ce n’est pas celui qui sort un scoop qui est référencé, mais ceux qui le reprennent ! »
Plutôt que de lutter contre ce pouvoir de Google, les sites d’infos préfèrent essayer d’en jouer. Laurent Mauriac conseillait par exemple aux étudiants d’expérimenter à l’aide des blogs et autres outils actuels : « Le référencement va prendre de plus en plus d’importance, c’est une compétence qui va devenir nécessaire. » Denis Carreaux préconisait l’approche décalée, génératrice de buzz. Mais l’exemple qu’il a cité me paraît assez dangereux : lors de l’Université d’été de l’UMP à Royan, a-t-il dit, l’équipe du Parisien.fr était « la seule à proposer des images de Nadine Morano se trémoussant sur le ‘dancefloor’ ». Ok pour le buzz (la vidéo a été 87 230 fois sur le site du journal), mais quelle valeur informative ? Comme l’a indiqué Philippe Mathon : « Quelque soit le site, si vous mettez une info people ou insolite, vous ferez le meilleur taux de la journée. » Il n’y a pas à chercher plus loin la dérive de certains sites d’info dont on cherche en vain le rapport entre certains articles et la ligne éditoriale.
Mais cette pratique des coups de buzz, si elle amène du trafic sur le court terme, s’avère contre-productive sur le long terme, a prévenu Laurent Mauriac. « Il faut asseoir l’audience dans la durée. Nos reportages à l’étranger, par exemple, font moins de clics, mais ils crédibilisent l’ensemble. »
Reste le problème de l’organisation d’une rédaction Web et de la transformation du métier de journaliste. Alors que le média n’est pas rentable mais que l’objectif de qualité est grand – et ce d’autant que comme l’ont rappelé les intervenants, sur le Web, le travail du journaliste est scruté en temps réel par les internautes – comment fait-on ? Du côté des médias traditionnels, le consensus veut que les rédactions soient distinctes, mais en communication.
Des journalistes de l’écrit qui s’essaient à la vidéo, de la télé qui s’essaient à la radio…
LCI.fr compte une vingtaine de journalistes en rotation (soit 15 en permanence), et David Straus dit avoir eu bien du mal à convaincre le groupe que le Web devait produire son propre contenu, et pas reprendre uniquement des vidéos de TF1 et LCI. Pour lui, ce côté petite équipe mobile est un atout très clair. La question de la réintégration des journalistes dans les différentes rédactions est souvent posée. « Au Web, on a milité pour rester ensemble. En partie parce qu’on s’entend bien. Une équipe d’une quinzaine de personnes peut faire des miracles dans ces conditions. » En outre, le côté multimédia du Web intéresse aussi des journalistes habitués au média télévision, puisqu’ils s’essaient ainsi à l’écrit et à la radio.
Philippe Mathon a aussi eu beaucoup de mal à organiser et équiper son équipe de 10 journalistes au Point.fr : le magazine marchant très bien, il ne pouvait pas se positionner en sauveur… Aujourd’hui, il estime que la coopération fonctionne. La grosse différence, dit-il, est que la rédaction Web s’interroge sur le mode de traitement d’un sujet avant de partir dessus : écrit, son, image… En tout cas, pas tout à la fois : le rédacteur en chef du site ne croit pas en l’homme-orchestre. « Quand on sait la difficulté d’avoir de vraies infos, on ne peut pas se dire qu’un journaliste sera capable de tout faire. En outre, surcharger quelqu’un de travail est le meilleur moyen d’instiller le doute. » 20 Minutes a aussi monté une rédaction parallèle au quotidien, « fonctionnant un peu comme une radio ». De son côté, Denis Carreaux a expliqué que si l’objectif est bien de mettre en place une rédaction plurimedia, « on a démontré par l’absurde que la polyvalence écrit/photo/vidéo/son ne fonctionne pas. C’est impossible d’utiliser plusieurs de ces outils sur un même reportage. »
Il faut cependant une certaine polyvalence, a complété Laurent Mauriac, car « si on fait la même chose que sur le papier, ça ne va pas fonctionner. Il faut réinventer notre métier de base. Or les outils se simplifient, et rendent cette polyvalence plus accessible. » Et tant pis pour le fignolage cher aux grands médias : Youtube et les vidéos prises avec des téléphones mobiles sont passés par là . « Il ne faut pas attendre la même qualité de finition de reportage que ce qui passe à 20h sur TF1. » Sans oublier le grand credo de Rue89.com : la participation des internautes : « La vidéo pourra aussi être récupérée ailleurs sur Internet. »
Vers une nouvelle fonction ; la certification des infos
Cette récupération sur Internet, justement, est au cÅ“ur d’un débat qui n’a pas été tranché. On a vu ainsi récemment Paris Match diffuser la vidéo de télécabines se balançant en pleine tempête dans les Pyrénées… sauf que le site du magazine s’excusait quelques jours après : « Les images de cabines de téléphérique bousculées par le vent et censées avoir été tournées dans les Pyrénées nous ont été envoyées par erreur. Cette vidéo a en fait été tournée il y a plusieurs mois, sans doute en Slovaquie. » Quelle crédibilité accorder à tous ces éléments envoyés par des internautes ? Le débat journaliste vs blogueur s’est ainsi invité au menu des conférenciers.
Le site du Parisien compte 7 « encadrants » pour 12 journalistes, justement parce que la vérification des infos est bien plus complexe. Comme l’expliquait lors de la première table ronde Pierre-Jean Bozo, le patron de 20 Minutes, le triptyque collecte/traitement/publication cède la place, avec Internet, au diptyque certification/modération. Néanmoins, inclure le contenu des internautes est indispensable, a résumé Laurent Mauriac. « Les journalistes n’ont pas le monopole de l’information. » En revanche, pas question non plus de donner foi au mythe du journaliste-citoyen, « l’idée ne tient pas la route » car, dit-il, un site d’info doit maîtriser son contenu et « le journaliste, par son expérience et sa formation, est seul à même de maîtriser ce contenu ». Pour lui, donc, « il faut à la fois appliquer les règles de la profession et incorporer la production de non journalistes », et accepter que la notion d’article change, que cela devienne « un processus qui peut être amélioré, enrichi avec des commentaires ».
Après plus de 12 ans en tant que journaliste sur le Web et le papier (tantôt concomitamment, tantôt de façon exclusive) et plus de 4 ans en tant que journaliste-blogueur, je me suis reconnu dans beaucoup des propos échangés lors de cette matinée. Y compris lorsque chacun a avoué son incapacité à prédire ce qui allait se passer dans les mois à venir. Et si j’étais étudiant en journalisme, j’imagine que je serais à la fois excité par l’effervescence que le Web a créée et terrifié du paysage morose de la presse en France.


février 3rd, 2009 at 10:27
Bonjour,
Comme écrit hier, je pense que tout le monde se focalise sur la qualité du contenu.
Mais si les lecteurs veulent autre chose, à quoi bon. Prenez l’exemple des sites les plus fréquentés pour la recherche des nouvelles : les msn.fr et Orange.fr…, qui ne font que reprendre des dépèches AFP.
Regardez aussi la TV : les journaux TV de 20 H00 les plus regardés, leur contenu… et c’est ce que les français veulent; Demandez à JP Pernaud, qui maîtrise parfaitement les attentes de ses téléspectateurs (et qui le prouve depuis de longues années), les raisons du contenu de son journal !
Il est difficile mais nécessaire de ne pas regarder la presse avec son prisme personnel. Je cherche une presse de qualité, qui apporte une profondeur de contenu, qui prend position ; et je suis prêt à payer pour cela. Mais je-nous devenons une exception !
Tant que la presse, dans sa grande majorité ne se sera pas affranchi de ces croyances, elle n’atteindra pas l’audience qu’elle souhaite avoir.
Il ne faut pas non plus penser modèle unique : pourquoi uniquement la recherche effrenée de l’audience !
Sur tous ces sujets, ainsi que celui de la convergence presse écrite - vidéo, je tiens à votre disposition un rapport sur “les opportunités de la vidéo pour les groupes de presse”, dont je suis l’auteur.
Bien à vous
Xavier
février 3rd, 2009 at 10:30
Ils ont complètement abandonné l’idée de l’abonnement payant pour des services spécifiques ?
Ca fait penser à la fin des DRM pour la musique, mais bon, bon article en tout cas, et gratuit en plus !
février 4th, 2009 at 15:00
[…] réunissant les directeurs de grands journaux français et de sites web français montre un pessimisme unanime pour l’avenir de la presse (écrite), seul la publication Internet peut ésperer être bénéficiaire dans quelques […]
février 23rd, 2009 at 16:25
[…] 23, 2009 4:25 Olivier Rafal Médias/Weblogs Un truc dont je n’ai pas parlé lors de mon précédent billet sur le journalisme : l’avènement programmé de la ‘news factory’, usine à produire du signe très […]
mars 5th, 2009 at 8:00
[…] le même sujet, lisez aussi ce compte-rendu du colloque sur le Journalisme 3.0) Rédiger un […]
mai 26th, 2009 at 18:32
[…] Puis le débat a rebondi, les professionnels de la profession se penchant sur le sujet. Ce fut un colloque, puis un article dans Telerama. Voici maintenant un article du Monde, tout aussi édifiant, publié […]