Rencontre avec Tom Nies, “longest actively serving CEO in the computer industry”

12:52 Interviews, Non classé

Comme je l’ai twitté il y a quelques jours, j’ai eu la chance de rencontrer un vétéran de l’industrie informatique, Tom Nies, dirigeant-fondateur de Cincom, que sa biographie décrit comme détenant le record de longévité d’un CEO encore en activité de l’industrie informatique. De fait, même Larry Ellison est battu : Oracle n’a été fondé qu’en 77, alors que Cincom date de 1968. A cette époque, l’industrie logicielle en tant que secteur indépendant démarrait à peine ; ex-employé d’IBM, Tom Nies était un des premiers à croire à la possibilité de vivre en tant qu’éditeur de logiciel distinct d’un fabricant de machines (base de données et outils associés à l’époque, puis progiciels par la suite). Autre spécificité, Tom Nies a fait le choix de piloter son activité d’édition de logiciels sans jamais faire appel à du financement externe. Enfin, il est resté là où est née son entreprise, dans l’Ohio (au sud-est des Grands Lacs), quand bien même le centre de gravité de l’industrie logicielle américaine s’est par la suite déplacé vers la côte Ouest.

Tom Nies interviewé par Olivier Rafal

Au cours de cette courte rencontre, j’ai demandé à Tom Nies d’expliquer ces choix, très rares dans le monde informatique. Et qui font que Cincom existe depuis plus de 40 ans et que son chiffre d’affaires culmine à 105 M$, quand les entreprises des premières décennies de l’informatique sont soit disparues, soit devenues multimilliardaires. Il s’agit donc d’un véritable ovni, qui pense que le but ultime d’une entreprise n’est pas d’enrichir des actionnaires, mais de créer de la valeur pour les employés, les clients, et son environnement. Et pour une fois, il ne s’agit pas simplement d’une profession de foi aimablement inscrite au début d’un rapport annuel.

Interview de Tom Nies, CEO de Cincom

Vous avez démarré en 68 à Cincinatti (Ohio) et y êtes resté, mais n’avez-vous jamais eu la tentation de rejoindre la côte Ouest ?

Si on regarde les entreprises de la Côte Ouest, beaucoup ont certes déménagé pour venir s’y installer, mais la plupart sont nées là. Elles ont été créées à Stanford ou à Berkeley, et ont grandi dans la vallée. Notre entreprise, elle, n’a pas ses racines dans une université. Et à l’époque, la Silicon Valley n’existait pas, il n’y avait que des pommes et des oranges. On s’est focalisé sur la répartition géographique des clients. Chez IBM, où j’ai passé quelques années avant de fonder Cincom en 1968, plus de 50% du chiffre d’affaires provenait de l’étranger ; le marché mondial croissait plus vite que le marché américain. Je me suis rendu très vite en Europe, en 1971. Et l’année suivante, on y a ouvert nos premiers bureaux.

De même, vous n’avez jamais voulu coter votre entreprise en Bourse ?

Il est vrai que c’est un bon moyen pour injecter de l’argent dans les opérations. Mais au risque que les propriétaires de l’entreprise ne soient plus tellement intéressés par une croissance à long terme, et oublient les clients et les employés. Les chefs d’entreprise qui veulent monétiser leurs investissements ont le choix entre l’entrée en Bourse et la vente. Et dans ce dernier cas, même quand les entreprises s’écrient qu’elles ne sont pas à vendre, tout est une question de prix. Regardez ce qui s’est passé entre Peoplesoft et Oracle, par exemple. Les noms d’oiseaux ont fleuri pendant des mois jusqu’au procès, puis subitement, quand Oracle a relevé son offre, les dirigeants de Peoplesoft ont trouvé que la fusion était une très bonne idée. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de créer de la valeur pour l’actionnaire, mais pour le client.

Que se passera-t-il quand vous finirez par prendre votre retraite ?

J’espère bien que le management adoptera le même point de vue. Laisser une entreprise se développer sur le long terme est très important. Microsoft aurait pu se faire racheter dans les années 80. Si ses dirigeants avaient accepté, cela leur aurait rapporté disons un demi-milliard de dollars. Microsoft vaut beaucoup plus aujourd’hui ! Idem pour Oracle, SAP… C’est le fait de maximiser la valeur pour le client qui apporte un bénéfice aux propriétaires sur le long terme, ainsi qu’aux employés. La raison d’être d’une entreprise, ce n’est pas de rendre ses dirigeants riches, c’est de créer une économie solide. Une entreprise émane de la société, elle profite de talents formés par la société, elle devrait à son tour aider la société.

Vous préférez en quelque sorte avoir la satisfaction du travail accompli plutôt que devenir immensément riche ?

On n’emporte pas son argent dans la tombe, de toute façon. Et puis franchement, quand on est extrêmement riche, il vient un moment où on se demande que faire de son argent.

Eh bien… acheter un bateau pour gagner l’America’s Cup ?

Ou créer une fondation. Quand Melinda a fait prendre conscience à Bill Gates de la pauvreté en Afrique, il a mis son argent dans une fondation. Et son partenaire de bridge Warren Buffet, qui voulait faire pareil, lui a confié l’essentiel de sa fortune. J’ai moi aussi démarré une fondation – ce qui est également un rempart contre une éventuelle vente de l’entreprise [NDLR : Software AG, quarantenaire également, recourt aussi au principe d’une fondation qui détient une partie de ses actifs, stabilisant ainsi le capital].

Voilà plus de 40 ans que vous éditez des logiciels ; vers quels secteurs et types de technologies vous dirigez-vous ?

A l’origine, nous éditions des logiciels pour les informaticiens dans les directions informatiques. Depuis 10 ou 15 ans, nous évoluons vers des offres progicialisées, des solutions complètes. Du coup, nous changeons aussi de cible : qui dit progiciel, dit industries spécifiques. De ce point de vue, l’Amérique et l’Europe représentent les deux plus gros marchés. Mais il s’agit de pays post-industriels, où les meilleures opportunités sont dans quatre domaines du secteur des services : l’assurance, la banque, la santé et l’administration. Et la France est à l’avant-garde [en français dans le texte] en la matière.

Vous continuez de proposer vos offres pour l’industrie dans les pays émergents ?

Oui, en Corée du Sud, au Vietnam, en Inde… Mais nous concentrons surtout nos efforts en Chine.

D’autant qu’étant donné la nature de vos logiciels, vous ne devez pas être trop exposés au piratage ?

Tout est une question d’équilibre entre risques et opportunités. En ce qui concerne les risques de piratage, je crois qu’il y a une mentalité un peu alarmiste en Occident qui exagère les choses. Il y a bien sûr du piratage par certains individus, mais si vous voulez vendre du progiciel, vous devez avoir une organisation derrière vous, pour faire la promotion, la vente, le support… Et côté opportunités, c’est déjà un grand marché au niveau bancaire, et dans 10 ans, ce le sera aussi pour l’assurance et la santé.

Vous avez vu plusieurs mouvements de balancier, du mainframe vers le PC, puis vers le client fin… Que pensez-vous de l’émergence du Saas et du Cloud ?

Ce sont des façons de profiter de réseaux de communication économiques. C’est important, mais pas révolutionnaire. Ce qui est révolutionnaire, c’est le Web. Les clients veulent des solutions qui leur apportent de la valeur, et leur permettent de se distinguer de la concurrence. Le futur appartient à des offres qui fourniront cette valeur plus rapidement, avec le minimum de risques et pour moins cher. Le Saas apporte une partie de la réponse, mais ce qui compte in fine, c’est la qualité de la solution.

Comment choisissez-vous les logiciels pouvant être proposés en mode Saas ?

Quasiment tous les logiciels pourraient l’être. Et nous ne demandons que ça, cela nous rapporte davantage. Dans la pratique, le Saas est plutôt choisi par les petites et moyennes entreprises, les grands comptes préfèrent avoir la maîtrise totale de l’offre.

A votre avis, vers quelle technologie ou typologie d’infrastructure penchera le balancier dans les années à venir ?

Beaucoup sont passés du mainframe au client-serveur parce que cela faisait sens, mais aujourd’hui, pour certains usages, un mainframe peut s’avérer plus économique. En fait, il n’y a plus d’avantage économique clair à choisir telle ou telle technologie, le choix est fonction de ce que cela apporte au client. On peut faire le parallèle avec l’électricité : elle peut être produite avec du charbon, du pétrole, du nucléaire… Le consommateur ne le sait pas, et il s’en fiche. Ce qui lui importe, ce sont le coût, la flexibilité et la disponibilité.

Rédiger un commentaire

Votre commentaire

Vous pouvez utiliser ces balises: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

NB: Votre commentaire ne sera publié qu'après la validation du modérateur du blog. Vous n'avez pas besoin de le publier à nouveau. Merci