Contribution au débat sur les brevets sur les logiciels, pour les ceusses qui auraient raté un épisode, ou aimeraient en savoir plus sur la façon dont les médias peuvent parler de cet épineux sujet.
1) Protéger les logiciels, c’est mal ?
Fondamentalement, je ne suis pas contre cette idée de pouvoir protéger une invention logicielle. Cela part même d’un bon sentiment : vous avez trouvé une façon géniale de résoudre un problème grâce à un logiciel, cela paraît logique de pouvoir protéger cette invention afin qu’un industriel sans scrupule ne puisse s’en emparer. En même temps, cela se pratique couramment dans le domaine artistique, et ça s’appelle du droit d’auteur…
2) Alors c’est le concept de brevet qui ne va pas ?
Oui et non. Je ne vois pas un brevet comme négatif. Ce qui l’est, c’est que le système est totalement perverti, et donc inadapté à la situation actuelle. Perverti d’une part parce que les moyens dont peut disposer une structure d’examen des demandes de brevets sont sans commune mesure avec les moyens dont disposent les industriels qui déposent ces demandes. Perverti d’autre part parce que cela revient à ériger en droit la loi du plus fort : celui qui a le plus d’avocats, le plus de trésorerie…
3) Pourquoi les arguments des anti-brevets sont-ils si peu repris par les médias ?
Je n’ai pas la prétention de parler au nom de toute la profession. Voici toutefois quelques pistes de réflexion à ce sujet :
- c’est super compliqué. Un peu comme la Constitution européenne : combien prennent le temps de la lire et tentent de la comprendre ? Idem pour ce sujet. Déjà, dans les journaux spécialisés, seuls quelques-uns se sont penchés sur le sujet, et beaucoup attendent qu’un confrère bien intentionné leur fasse une synthèse - mais y arrivera-t-il ? A notre décharge, vu le nombre de domaines qu’un journaliste doit couvrir, ce partage des tâches paraît naturel. Bref, imaginez ce que cette question doit paraître lointaine et incompréhensible à des médias généralistes…
- le phénomène communautaire nuit à la lutte : la majorité des gens qui se remue et tente de secouer la presse et les élus sur ce sujet est issue des rangs de la communauté des logiciels libres. Le serpent se mord la queue et fait peur. Se mord la queue : relayée de blog partisan en site Web pro-Open Source, l’indignation gonfle mais parcourt les mêmes cercles. Du coup, les médias ou élus qui s’y intéressent ne voient que ça. Regardez Libé ce matin, qui oppose d’un côté Microsoft, Nokia et autres grands industriels aux seuls partisans de l’Open Source. Que l’imagination populaire voit comme de doux illuminés chevelus (bon, faut dire, il en reste encore pas mal…) donc pas sérieux.
- les prosélytes de l’Open Source qui se trompent d’ennemi. Les plus fervents des anti-brevets mélangent dans leurs complaintes plusieurs thèmes qui leur sont chers, mais qui nuisent à leur discours sur ce thème précis. Eh oui, un média, surtout s’il ne comprend rien, à la base, à un sujet, a besoin d’un argument fort et d’un seul. Et on peut être contre les brevets sur les logiciels et ne pas épouser toutes les thèses de l’Aful.
4) Et le gouvernement dans tout ça ?
Comment savoir s’il est sous la coupe des lobbies, comme l’accusent certains anti-brevets ? Il est vrai que vu que le sujet passionne peu les foules, cela permet de faire des risettes aux Américains à peu de frais. En termes d’image, je veux dire. Parce qu’à long terme, je crois que cet aveuglement sera catastrophique. Mais qui prétend encore faire de la politique à long terme ?
Et puis qu’attendre d’autre, alors qu’on n’a toujours pas de ministère consacré à l’informatique ? Les bras m’en tombent, à chaque composition de gouvernement. On a bien appelé un Thierry Breton à Bercy, pourquoi pas un Abramatic (Ilog, W3C, anti-brevets) dans un nouveau ministère "société de l’information" ?